Une carte pour les gouverner tous

Pour une éthique numérique à tous les niveaux de l’État

La cartographie constitue depuis bien longtemps un enjeu de pouvoir. Comme l’illustre l’article « la cartographie un miroir du pouvoir », les enjeux de la cartographie se sont progressivement étendus à la vie civile jusqu’à envahir il y a peu nos téléphones mobiles, désormais omniprésents dans notre quotidien.

La « guerre » open source vs propriétaire des années 2000 est passée au second plan pour laisser la place à une menace bien plus grande : la captation, le traitement et la privatisation de données (personnelles ou publiques) qui pourraient pourtant être partagées.

Mon intention n’est pas de faire la morale dans ce billet, mais plutôt de soulever des questions sur nos usages des plateformes numériques et d’évoquer les effets de bord de la privatisation des données. J’aimerais également proposer des limites que l’on pourrait fixer sur l’usage des plateformes d’un point de vue individuel, mais aussi dans le cadre particulier des missions de service public.

Je vais vous parler de Google Maps et Waze ; ce ne sont pas des exemples pris au hasard : ces deux services de cartographie exercent un quasi-monopole dans leur domaine respectif (la cartographie web et la navigation GPS). Par ailleurs, l’entreprise américaine est emblématique de la nouvelle économie numérique. Cette réflexion peut naturellement s’étendre à l’ensemble des grandes plateformes communément appelées GAFAM : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft.

Définitions

Wikipédia propose deux définitions de Google Maps et de Waze qu’il me paraît utile de rappeler.

Google Maps

Google Maps est un service gratuit de cartographie en ligne, qui va bien au-delà d’une simple carte : c’est une plateforme de services utilisables avec une API, qui regroupe tout un écosystème d’applications de la firme ou d’autres entreprises qui utilisent ces services.
La carte se compose de données achetées, produites en interne ou enrichies (gratuitement) par les utilisateurs.

Waze

Waze est une application mobile de navigation GPS permettant d’aller d’un point A à un point B en tenant compte des conditions de circulation.
Ce système s’appuie sur une communauté d’utilisateurs qui participe à l’enrichissement de la carte par l’ajout ou la confirmation d’événements.

À noter : Waze a été rachetée par Google en 2013 pour un montant de 1,3 milliard de dollars (source).

Google, une activité horizontale

Google est certainement l’entreprise de la nouvelle économie numérique dont l’influence est la plus grande, tant ses services sont diversifiés et utilisés : recherche, e-mails, stockage, infrastructure… Ses services de cartographie jouissent d’une popularité sans précédent.

La puissance de Google se résume en un chiffre : 80 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2016.

Pourquoi une telle popularité ?

Gratuit, simple et performant

À mon sens, la quintessence des produits de Google repose sur le triptyque « gratuit, simple et performant ».
Avec son moteur de recherche, la multinationale a misé d’emblée sur un design épuré, une utilisation simple et un temps de réponse très court.
Ces caractéristiques ont forgé le succès des services et des applications de Google, qui semble faire de ce triptyque sa signature, quel que soit le type de service qu’elle développe.

Les services de cartographie Google Maps sont conçus de la même manière : ils sont gratuits, l’affichage du fond de plan, la navigation et la recherche d’adresse (géocodage) sont très rapides, l’utilisation s’avère très fluide et ergonomique.
Notons également la couverture quasi mondiale qui apporte les mêmes services, quel que soit le territoire sur lequel on se trouve. Un point en apparence anodin, mais qui constitue probablement un élément clé de la révolution cartographique 2.0.
Waze, dont Google a fait l’acquisition, est principalement utilisée comme une application de téléphone mobile, dont elle possède les caractéristiques de gratuité, de simplicité et de performance. Waze se distingue par ailleurs par son côté divertissant (récompenses, badges, interactions…) qui pousse les utilisateurs à contribuer à l’enrichissement de la carte, ce que l’on appelle communément le crowdsourcing ou production participative.

Des services, des applications

Google recouvre un nombre impressionnant d’applications et de services unis par le compte Google.
Avec Google Street View, Google offre un service qui n’a pas d’équivalent en termes de couverture. Street View propose l’affichage géoréférencé d’un assemblage de photos permettant de savoir à quoi ressemble réellement un lieu, en complément des photos aériennes ou satellites que l’on a l’habitude de voir.
Grande force de l’éditeur, Google Maps propose également une API (interface de programmation) qui permet de construire des applications basées sur ses services de cartographie. Là encore, les fonctionnalités proposées sont complètes, simples et vraiment agréables à utiliser.
Si l’API de Google Maps a autant de succès, c’est qu’elle permet à un grand nombre de développeurs d’applications (sociétés, indépendants et particuliers) de créer des applications web ou mobiles comprenant des aspects cartographiques parfois très élaborés à un coût marginal. Il faut bien comprendre que beaucoup de ceux qui utilisent l’API n’auraient pas eu les moyens de mettre en place leur propre système d’information géographique.
Je dirais qu’il s’agit là de LA grande caractéristique des plateformes : mettre à la portée d’une multitude d’utilisateurs une technologie qui leur aurait été inaccessible auparavant.

Il me semble également que l’API permet à Google de renforcer son influence en devenant une référence visuelle et ergonomique dans un grand nombre d’applications, et de devenir finalement un standard de fait.

Une tratégie basée sur la géolocalisation

Google a fait très tôt de la géolocalisation l’une des pierres angulaires de son business. Cette orientation a été renforcée par la popularité de l’OS (système d’exploitation) pour mobiles Android, qui intègre nativement Google Maps, ouvrant ainsi des possibilités de géolocalisation sans précédent.
Contrairement à Google Maps, Waze s’appuie essentiellement sur les smartphones, l’application étant spécialisée dans la navigation routière GPS. Elle se distingue des autres systèmes de navigation par l’enrichissement participatif de la carte en événements fournis par ses utilisateurs.

Une large adoption

Enfin, Google regroupe aujourd’hui un ensemble de services dont le taux d’adoption est considérable, avec près d’un milliard d’utilisateurs, environ 200 pays cartographiés, 50 pays qui intègrent Street View et près d’un million de sites web qui intègrent Google Maps (2015, source).

Pour de nombreux utilisateurs, Google Maps est devenu la référence en matière de cartographie.

Alors pourquoi ne pas l’utiliser ?

« Si c’est gratuit c’est toi le produit »

Je suis convaincu que la gratuité des services aura été le plus grand piège de la révolution du numérique. Dans notre société, nous avons l’habitude de payer pour obtenir un bien ou un service. La gratuité en échange d’un bien ou d’un service est inhabituelle ; l’arrivée de tous ces services gratuits sur le net a aboli notre esprit critique et nos exigences, c’est de cette manière que nous avons été amenés à brader notre vie privée, plus ou moins consciemment.
Ne soyons pas naïfs, nous ne sommes pas les clients, mais bien le produit. Nous avons été dupés par une fausse gratuité et un marketing qui brouille les pistes en donnant l’illusion d’un service rendu à l’Humanité.

Les CGU, une question de loyauté

Les conditions générales d’utilisation (CGU) établissent le cadre juridique relatif à l’utilisation de nombreux services sur le net. Ces règles fixent les droits de l’usager vis-à-vis de ce service, mais aussi les droits de la société qui propose le service.
La plupart du temps, ces règles sont donc validées sans connaissance de cause et quand elles sont lues, elles ne sont généralement pas comprises ; l’impact sur notre vie privée est très difficile à évaluer.
Un second point s’avère problématique : les CGU sont régulièrement modifiées, et nous sommes souvent invités à valider ces nouvelles conditions. Je doute que nous soyons nombreux à refuser les nouvelles CGU d’une application à laquelle nous sommes devenus très dépendants.

Pour vous simplifier la vie, nous prenons vos données

À l’instar d’autres géants du net (Uber, Facebook…), Google opère un « vol consenti » des données qui nous concernent, à savoir nos e-mails, nos recherches, nos photos, les lieux que nous fréquentons…

Pourquoi un « vol consenti » ? Parce que nous avons validé les CGU qui n’indiquent pas la finalité précise de l’usage des données collectées.

Fort du succès de l’OS mobile Android, qui représente près de 88 % (source) des terminaux mobiles dans le monde, Google s’invite aujourd’hui dans un nombre impressionnant de smartphones.
Cela constitue un moyen redoutable de collecter encore plus de données personnelles et de géolocalisation.
Dans ses règles de confidentialité, Google indique : « Nous utilisons différentes technologies pour vous localiser, y compris l’adresse IP, les signaux GPS et d’autres capteurs nous permettant notamment d’identifier les appareils, les points d’accès WiFi et les antennes-relais se trouvant à proximité. »

Google est donc un ami qui vous veut du bien, et sous couvert d’améliorer votre vie, vous pouvez vite vous retrouver tracé en permanence, comme l’illustre l’outil de visualisation des historiques de position.

Ces données de localisation, croisées avec notre navigation, nos e-mails, etc. recèlent des informations très précieuses sur notre vie et sur nos habitudes. Ces données sont raffinées puis revendues à prix d’or ; elles constituent une base de données à faire pâlir d’envie n’importe quel État totalitaire.

Complaisance géopolitique, désintérêt des territoires pauvres

Jean-Christophe Victor, géographe et présentateur de l’émission Le dessous des cartes et malheureusement décédé en 2016, s’était intéressé très tôt aux choix de Google Maps concernant la représentation des frontières mondiales.
Il indiquait dans une interview pour le journal Libération : « Google accepte de faire disparaître des territoires entiers pour conquérir des marchés. C’est une profonde malhonnêteté intellectuelle. »
En effet, en fonction de votre lieu de connexion, Google Maps n’affiche pas les mêmes frontières, pour ne pas froisser les États dans lesquels l’entreprise veut développer son business.

Par ailleurs, Google investit seulement là où il y a un marché. Ainsi, certains territoires peu intéressants commercialement sont laissés pour compte. L’article « L’Afrique, une « terre inconnue » pour Google Maps » paru sur lemonde.fr évoque le sujet et l’historien Jarry Brotton formule l’analyse suivante : « Là où il n’y a pas d’argent, il n’y a pas de carte […]. Google Maps est uniquement motivé par des impératifs économiques et commerciaux. »

Dans le même article, on notera que les humanitaires présents au sein de ces territoires pauvres s’appuient sur deux projets partenaires : Missing Maps et Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT) qui visent « à cartographier les zones les plus pauvres du monde en développement, oubliées par Google » en s’appuyant sur la cartographie libre et collaborative OpenStreetMap.

Une gratuité qui a ses limites

La gratuité a tout de même ses limites avec Google Maps. Ainsi, au-delà d’une certaine consommation, il faudra payer pour afficher un fond de carte, géocoder une adresse, etc.

Pour des raisons financières, mais pas uniquement, d’autres plateformes recherchent d’ailleurs à s’émanciper de Google Maps au profit de leurs propres systèmes de cartographie. À l’instar de Foursquare qui avait cessé d’utiliser Google Maps en 2012 pour adopter le fond de plan Mapbox (données OpenStreetMap), la société Uber semble amorcer le même virage en consacrant 500 000 dollars à ce nouveau projet. Une autre raison réside probablement dans l’alignement de son système sur ses propres besoins d’analyse et de gestion des données (parce que google ne fait pas tout non plus).

Waze est certes gratuit, mais nous fait un peu travailler quand même de façon très ludique. Par ailleurs, il nous demande parfois si l’on a remarqué une marque pendant le trajet.

Plus classique, l’application affiche des publicités au cours du trajet lorsque l’on approche d’une enseigne partenaire – une intrusion publicitaire gênante que l’on aurait bien du mal à contester, justement du fait de la gratuité de l’application.

Du travail dissimulé

Google va plus loin que la « simple » récupération de nos positions (souvent à notre insu). Par l’intermédiaire d’applications périphériques à Google Maps, la firme améliore sa cartographie en nous invitant à participer à l’amélioration de ses données de manière très subtile.

Ceci est également un point caractéristique des plateformes : faire travailler leurs utilisateurs en lieu et place de salariés (qui auraient été payés pour cela) ; un peu comme les caisses automatiques dans les supermarchés ou les bornes de commande du McDonald’s qui remplacent le personnel de caisse : le bon design du système et le gain de temps font accepter au client d’effectuer les tâches nécessaires à l’encaissement.

Le service Local Guides de Google se définit comme « une communauté mondiale composée d’utilisateurs curieux qui aiment partager leurs découvertes sur Google Maps ». Dans ce service, nous sommes invités à « aider d’autres personnes à trouver les meilleures adresses de la ville ». Le service met également en avant les interactions sociales et la possibilité de « bénéficier d’avantages exclusifs ».

Dans le même ordre d’idée, il y a quelque temps, après avoir pris une photo lors d’un spectacle sur son smartphone Android, une notification Google propose à mon épouse « d’aider les autres utilisateurs » en confirmant que la photo a bien été prise au Casino de Paris.

Plus ludique encore, Waze nous invite à signaler différents événements comme les embouteillages, les perturbations météo ou encore les emplacements des forces de l’ordre. La production participative est ainsi au cœur de l’application.
Une fois arrivé à destination, Waze nous propose aussi de prendre une photo, sur le même principe que Google Maps.

La stratégie de Google consiste donc à profiter de toutes les opportunités de géolocalisation de ses utilisateurs pour consolider et enrichir sa cartographie.

Ceci est très habile d’un point de vue marketing : le géant américain présente cette production participative comme un acte d’entraide ou la « contribution à un bien commun » ; c’est aussi la manière dont Waze se définit : « Waze est destiné à contribuer au bien commun partout sur la route. »

Je vous laisse juger la sincérité de la démarche et je tenterai de vous démontrer par la suite l’effet pervers de l’enrichissement de ces données au détriment d’autres systèmes participatifs plus justes et plus équitables pour l’utilisateur. Il faut bien avoir conscience que les informations que nous ajoutons possèdent une valeur intrinsèque et qu’en participant, nous cédons cette valeur à la société, ce qui lui permet en retour d’offrir un service valorisé à un niveau vertigineux.

En dehors de ces services, que reste-t-il de la donnée ?

Je reviens sur les conditions générales d’utilisation que nous avons validées ; elles donnent à Google des droits très avantageux sur les données que nous créons, voilà ce que vous accordez à Google : « une licence, dans le monde entier, d’utilisation, d’hébergement, de stockage, de reproduction, de modification, de création d’œuvres dérivées (des traductions, des adaptations ou d’autres modifications destinées à améliorer le fonctionnement de vos contenus par le biais de nos Services), de communication, de publication, de représentation publique, d’affichage public ou de distribution publique des dits contenus »

C’est donc open bar sur vos données ! Le hic : seuls les utilisateurs des services de Google Maps ou Waze ont accès à ce que vous aurez ajouté ou amélioré, et c’est bien Google qui décidera finalement d’utiliser ou non vos données pour l’usage qui lui convient.

La donnée produite n’est pas externalisable ni partageable… elle ne vaut plus rien à l’extérieur de l’univers Google et finalement, quelqu’un qui n’utilise pas ces services ne pourra pas profiter de votre travail.

C’est ce qui éloigne Google de la notion de biens communs numériques qui « se caractérisent par leur non-rivalité » et qui sont par nature « propres à une gestion partagée et collective ». Cela devrait nous conduire à être plus conscients de nos choix et à garder un minimum d’esprit critique vis-à-vis de Google Maps, de Waze et plus généralement des plateformes.

Pour terminer sur ces observations, j’ai le sentiment – et je ne suis pas le seul – que nous vivons une période de gueule de bois numérique. Passée l’euphorie de la nouveauté et de la gratuité des services dont l’essor a été fulgurant, le réveil est douloureux ; beaucoup d’entre nous sont devenus dépendants, le mal est fait.

Si nous en sommes arrivés à cette situation à titre individuel, qu’en est-il dans le cadre du service public et quels en sont les impacts ?

Et pour le service public ?

J’entends par service public toute entité qui exerce des missions de service public à savoir la fonction publique elle-même (d’État, hospitalière et territoriale), mais aussi dans le cadre des missions de service public (associations, délégation de service public…).

La rigueur budgétaire et la nécessité d’innover toujours plus vite encouragent certains acteurs du service public à se tourner vers des services dans le cloud.

L’exemple des conventions passées entre certaines communes et Waze pour échanger des données de trafic routier est emblématique ; les collectivités constituent en effet une cible de choix pour ces fournisseurs de services qui ont tout intérêt à puiser les données intéressantes à la source pour les croiser avec les données créées par les utilisateurs et créer de la dépendance.

Côté Google Maps, le système étant très simple à mettre en place, il est très utilisé par les services de communication qui utilisent quasi systématiquement ce service pour l’illustration des communiqués de presse, la localisation des sites institutionnels ou encore les lieux de survenue d’événements.

J’ai également eu connaissance de l’existence de certaines applications développées avec les API Google Maps au sein de plusieurs ministères dans des réseaux fermés. Ceci est d’ailleurs interdit par les CGU de Google et proscrit par note de service dans certains ministères (c’est le cas dans mon ancien service, le ST(SI)²).

S’il est impossible de dresser un inventaire exhaustif des différents usages, on peut comprendre que la tentation soit forte pour les acteurs du service public de faire appel à Google Maps ou Waze. Je vous invite à lire l’article « Google, fournisseur officiel de services publics » de Sabine Blanc, qui aborde notamment les ambitions de Google en matière de services publics.

Un Far West numérique

Nous vivons encore à l’âge d’un Far West numérique dans lequel des territoires restent à conquérir. Christophe Alcantara, enseignant chercheur à l’université Toulouse 1 Capitole, emploie le terme de « colonisation numérique ». Et cette colonisation s’opère aujourd’hui sur des territoires plus intimes que jamais : nos habitudes, nos interactions, les lieux que nous fréquentons, etc. dans le but de collecter le plus d’informations possible sur nous, nos habitudes, notre comportement.

L’État ne semble pas avoir adopté un positionnement clair sur le sujet, en tout cas il ne donne pas de directive sur ce que l’on devrait ou ce que l’on pourrait faire quant à la privatisation de nos données de service public. J’entends par privatisation le fait d’ajouter des informations qui, du fait des conditions de licence, sont cédées in fine à la plateforme.

Chaque acteur public peut alors être tenté d’aller chercher ce qu’il estime être le meilleur service au bénéfice de ses administrés, ce que l’on peut tout à fait comprendre.

Il me semble également que la décentralisation, qui donne aux collectivités territoriales davantage de pouvoirs, n’arrange pas les choses. La multiplication des acteurs et le millefeuille territorial rendent le sujet de l’utilisation des plateformes complexe à aborder. Les questions liées à la régulation, la souveraineté ou encore à la neutralité commencent à peine à être évoquées.

Au bout du compte, la réponse de l’État face à ce déferlement de nouveaux services peut sembler inadaptée ou inconséquente.

Le cercle vicieux de la privatisation des données

Pourtant, l’utilisation des plateformes pour gérer ou plus simplement afficher des données (liées aux missions de service public) n’est pas sans conséquence.

Utiliser un fond de plan Google Maps, corriger ou enrichir des données, proposer des échanges à Waze dans le cadre du service public revient à encourager l’utilisation de ces services, ce qui, en retour, renforce l’hégémonie des plateformes.

Il existe indéniablement une portée symbolique de l’utilisation des plateformes par les acteurs publics et une notion d’exemplarité envers des agents tentés de se dire : « Si mon ministère utilise ce service, pourquoi pas moi ? »

Par exemple, dans l’article « Le fisc se sert de Google Maps pour repérer les piscines non déclarées » du site L’Informaticien, on apprend donc que les enquêteurs du fisc utiliseraient Google Earth pour traquer les propriétaires de piscines qui ne paient pas l’impôt correspondant.
Quelle image pour le service public ! Le système cartographique du géant américain, bras armé du fisc français alors que nous avons l’IGN et d’autres organismes d’État… Ce que l’on en retient est déplorable.

Pour des raisons de commodité, de nombreuses cartographies sont réalisées sur Google Maps pour la représentation de données issues du service public ; ces données peuvent se composer de lieux d’implantation, d’événements, voire d’interventions. En réalité, ces mêmes cartographies auraient pu facilement être réalisées sur la base de fonds de plan OpenStreetMap ou IGN, qui est tout de même l’organisme officiel en France et dont on peut regretter le manque de dynamisme pour proposer des services alternatifs.

Tout choix qui se porte sur une plateforme pour la représentation ou le stockage est regrettable et favorise un circuit fermé de données privées dont les conditions d’usage ne permettent pas le partage dans la sphère usager-administration-entreprise ; il me semble que tout le monde ne mesure pas réellement les conséquences de tels choix.

Une autre voie

Deux grandes orientations s’offrent à nous – des orientations stratégiques.

D’un côté, la voie des GAFAM qui fournissent toutes une option dans laquelle nous n’avons presque plus rien à faire, une option qui permettrait certainement d’avancer très rapidement. Mais il s’agit d’un choix qui réduit notre marge de manœuvre, nos opportunités de travail en commun, une option qui nous rend à terme totalement dépendants.

L’autre voie n’est pas la plus facile. C’est le chemin de la donnée et des services ouverts, le chemin de la collaboration, de l’entraide et des échanges.

Au passage, cela ne nous empêche pas d’établir des relations d’échange avec les GAFAM, mais selon nos critères et nos règles, le partage des données entre les différents services de l’État doit devenir la norme ou doit rester prioritaire sur l’alimentation des plateformes.

Les exemples de cette voie alternative sont nombreux, y compris dans les collectivités territoriales, je le constate régulièrement au sein de la communauté OpenStreetMap et en dehors. Ce sont souvent des agents -qui ont fait le choix de l’ouverture- qui sont motivés par convictions personnelles, ces orientations pourtant stratégiques sont rarement décidées ou encouragées par les organisations (mairies, EPCI, SDIS, ministères…) elles-mêmes.

Une stratégie pour l’État

Il est difficile de nier l’ambition de la France dans le domaine du numérique. Ces dernières années ont été particulièrement riches et les sujets que je viens d’évoquer (privatisation des données, souveraineté, neutralité, etc.) sont plus que jamais d’actualité, à l’image de la loi pour une République numérique qui traite en partie de ces questions.

L’un des moyens de cette politique repose sur l’État plateforme, une stratégie très ambitieuse. Un des principes consiste à changer de paradigme en allant justement sur le terrain des GAFAM. Dans une récente interview, Henri Verdier résume la démarche ainsi : « c’est donc créer un État « plateforme » qui comprenne les méthodes de création de valeur qui ont fait le succès des grandes plateformes numériques ». Le patron de la DINSIC insiste également sur l’importance de « créer une informatique moderne nécessite d’expérimenter, de tester, d’échanger, ce qui demande bien souvent à l’État d’apprendre une nouvelle attitude, plus ouverte, plus à l’écoute. », sujet que j’aborderai par la suite.

Il est intéressant de noter que la « création de valeur » dont il est question ne possède pas les mêmes caractéristiques que dans le privé (comme le chiffre d’affaires), mais des indicateurs propres au service public. On peut citer l’efficience du service, la proximité avec le citoyen, ou encore la réduction du budget de fonctionnement.

L’ouverture des données OpenData est au cœur de la démarche d’État plateforme ; c’est l’un des rôles la mission Etalab.

Il me semble capital de rappeler la place centrale des données qui constituent le carburant de la démarche d’État plateforme ; la valeur des services est dépendante des données, et en particulier de leur richesse et de leur qualité.

Enfin, cette approche d’État plateforme bouleverse radicalement la manière dont nous fonctionnons depuis toujours dans l’administration. Elle change profondément les repères que nous avions jusqu’ici en plaçant l’usager au centre de la démarche et en le rendant acteur du service public.

La donnée publique : un bien commun

L’inaccessibilité de certaines données est regrettable quand on sait qu’elles sont produites et détenues par notre propre service public. Comment ne pas s’interroger quand certaines collectivités conventionnent avec Waze et que les données produites ne profitent pas aux collectivités voisines et aux autres acteurs publics concernés ?
N’est-ce pas à l’État de montrer l’exemple en fondant ses choix sur des critères éthiques et de ré-utilisabilité ? On ne devrait pas pouvoir faire n’importe quoi avec des données du service public.

Il existe pourtant différents projets permettant le stockage et la représentation des données tout en respectant cette notion de bien commun et d’intérêt général. À l’image de Wikipédia, d’autres projets collaboratifs et axés sur la donnée géographique sont d’ores et déjà disponibles et utilisés.

Il n’est plus nécessaire de démontrer l’intérêt d’OpenStreetMap, le projet de cartographie contributive mondial, dont la couverture et la richesse n’ont rien à envier à Google Maps. Dans bien des cas (souvent en zone urbaine), les lieux sont bien plus à jour que la cartographie de Google Maps.

OpenEventDatabase (OEDB) est un autre projet plus récent qui permet d’ajouter, supprimer et lire des données temporelles géoréférencées par l’intermédiaire d’une API. Les données d’OEDB permettent de répondre à trois questions : quoi, quand, où.
OEDB permet de stocker des données de nature très différentes : événement météo, accidents, tremblements de terre. À titre d’exemple, le SAMU 45 y verse régulièrement les accidents sur lesquels il intervient.

Nous pouvons également citer l’application uMap qui permet de « créer des cartes personnalisées sur des fonds OpenStreetMap en un instant et les afficher dans votre site » ; l’application forme par ailleurs un duo très intéressant avec OEDB puisqu’elle peut aller puiser les données directement dans l’API.

Ces projets n’ont pas la capacité de mobiliser les moyens considérables des GAFAM pour assurer le développement optimal de leurs services (technique, marketing, etc.) ; ils sont le reflet de ce que la communauté y apporte (des données, des développements, etc.). D’expérience j’ai vu peu d’acteurs public s’impliquer réellement dans ces projets alors qu’ils revêtent une dimension stratégique : éthique, souveraineté, partage des données…

Enfin, saluons le travail de la DINSIC et de tous les acteurs impliqués dans la démarche d’ouverture des données, qui constitue paradoxalement un rempart à main mise des GAFAM sur la donnée. D’ailleurs, un récent décret précisant la loi « pour une république numérique » prévoit désormais deux types de licence pour la réutilisation des données publiques : Licence Ouverte 2.0 et ODBL.

La DINSIC a également eu un rôle déterminant quant à la gouvernance et l’animation de différents projets à l’image de la Base Adresse Nationale qui aura permis la création d’un référentiel d’adresses ouvert, offrant ainsi une alternative aux standards de fait vendus par les éditeurs.

Sans ce travail, nous ne disposerions pas d’un si grand nombre d’alternatives face aux géants du web.

L’innovation ouverte

Je le disais un peu plus haut, la pression n’a jamais été aussi forte sur l’ensemble des acteurs du service public pour évoluer, se transformer et innover. Si beaucoup d’alternatives à Google Maps existent, leur mise en œuvre est souvent moins évidente et plus complexe que les solutions du géant américain. Le manque de cohérence représente également une difficulté là où Google offre ses services : cartographie, e-mails, drive unis par un simple compte… Il me semble qu’un vrai travail est à faire là-dessus.

Des tendances technologiques en très forte progression, telles que la smart city (ville intelligente), l’IOT (Internet des objets) ou encore l’arrivée prochaine des voitures autonomes peuvent nous pousser à chercher des appuis chez Waze, qui offre de précieuses informations sur le trafic routier et une application utilisée par un grand nombre d’utilisateurs.

Or, la mise à disposition d’applications est justement ce qui manque pour rivaliser avec les GAFAM dont le succès est intimement lié à la qualité des applis ; c’est par conséquent ce vers quoi il faut tendre. Ce n’est pas chacun de son côté que nous y arriverons, mais bien en formant un collectif : l’État (et ou l’Union européenne), la société civile, le privé… sans oublier chaque citoyen individuellement.

En se basant sur le socle que constitue l’État plateforme, un bon levier pour le service public me semble être l’innovation numérique.

Un exemple qui me semble intéressant : la smart’up d’Évreux, une pépinière d’entreprise implantée dans une base aérienne au sein de l’escadre aérienne de commandement et de conduite projetable (EAC2P). Cette structure est le fruit d’un partenariat entre la CCI de l’Eure, la base aérienne 105 et différentes start-ups ; l’ambition de cette pépinière d’entreprise est de « créer un écosystème favorable à l’innovation ».

Un autre exemple : la toute jeune association Hackers Against Natural Disasters (HAND) qui regroupe des passionnés d’informatique engagés pour lutter contre les effets des catastrophes naturelles.
L’association s’est d’ailleurs engagée il y a peu dans l’exercice annuel d’alerte au tsunami Caribe Wave, comme on peut le lire dans cet article du journal Libération.

De nombreuses innovations naissent, y compris à l’intérieur des services de l’État ; il me semble plus que jamais nécessaire d’encourager le développement et la généralisation des démarches favorisant l’innovation ; nous pourrions par exemple créer des structures ad hoc (incubateurs, missions, etc.) en incitant les échanges avec des partenaires externes (société civile, entreprises privées…).

Ce phénomène d’innovation ouverte au sein même des organisations est d’ailleurs encouragé par des organismes tels que l’Agence du patrimoine immatériel de l’État (APIE) ou la DINSIC, qui organisent régulièrement des événements pour mettre en avant de telles pratiques (hackathon, semaine de l’innovation, etc.).

De l’écologie numérique

Parallèlement à cette incitation à l’innovation, une forme d’écologie numérique doit être instaurée afin d’étudier et analyser le milieu numérique (l’écosystème) dans le but de mieux prendre en compte les bénéfices et les risques de la révolution numérique, et d’améliorer la gestion de la colonisation numérique opérée par les GAFAM ; cette démarche doit s’accompagner de mesures concrètes.

Il est temps de limiter l’usage préjudiciable des plateformes et de favoriser la création de services alternatifs respectueux d’une certaine éthique numérique. Nous ne devrions pas pouvoir faire tout et n’importe quoi en tant qu’acteurs du service public, un « cadre de cohérence éthique » contraignant pourrait par exemple être mis en place.

Impossible de ne pas évoquer le travail remarquable réalisé par le collectif CHATONS qui est né à la suite de la campagne « Dégooglisons Internet » de l’association Framasoft ; son ambition est de « résister à la colonisation du web par les GAFAM », en suivant trois objectifs principaux :

  • Sensibiliser le grand public
  • Démontrer que le logiciel libre est une alternative viable
  • Essaimer la démarche

Il est simplement regrettable que cette démarche soit aussi active du côté des associations et tout aussi peu considérée (en apparence) par les services de l’État, même si – je peux en témoigner – les choses bougent, lentement mais surement.

Conclusion

Il est évident que cette réflexion dépasse le domaine de la cartographie (Google Maps et Waze) : elle renvoie de manière plus large à notre rapport aux nouvelles technologies et à notre dépendance vis-à-vis de ce nouveau monde qui, il faut bien le dire, dépasse la plupart d’entre nous tant cette révolution est à la fois silencieuse et radicale.

Les choix que nous faisons aujourd’hui auront un impact décisif demain : l’adoption de l’open source, l’utilisation de systèmes ouverts, le recours aux (vrais) biens communs et le respect d’une certaine éthique numérique sont autant de pistes que nous devons considérer.

Ces orientations conditionneront notre capacité à faire par nous-mêmes, à rester autonomes et maîtres de nos orientations ; notre cheminement technologique doit être un choix, conscient et délibéré.

 

Merci d’avoir lu ce billet jusqu’au bout, j’espère que vous aurez eu plaisir à me lire.
Je voudrais remercier Marie, ma sœur, pour sa relecture et ses suggestions et Arnaud pour la bannière.